Je peins.

Je peins une tasse vide, je peins une main qui saisit, je peins un torse nu, je peins une nuque familière, je peins un visage inconnu, je peins un corps imparfait, je peins une paire de chaussures, je peins un tabouret seul. Je peins une corde célibataire, je peins une assiette sale, je peins un lavabo bouché, je peins une douche mouillée, je peins un homme qui pisse, je peins deux hommes qui baisent, je peins un lit endormi, je peins une chaise égarée. Je peins une porte fermée, je peins une fenêtre éclairée, je peins un arbre tordu, je peins une poubelle tombée, je peins un banc qui ne bouge jamais, je peins un nuage en balade, je peins une forêt muette, je peins un volcan qui tousse, je peins une nuit aussi silencieuse que les autres et je peins des lucioles pour allumer cette nuit…

Parfois je ne sais pas quoi peindre, mais je trouve toujours quelque chose à peindre. Je peins la vie des choses, des choses qu’on voit tous les jours et qu’on ne regarde pas. « Quoi peindre » est résolu quand j’arrive à regarder. Lorsque je regarde attentivement, cette vie qui semble si compliquée est construite par de simples éléments et peindre ces éléments communs et omniprésents est aussi très compliqué et risqué. Néanmoins, peu importe ce que je peins, l’essentiel est de continuer à peindre, parce que quand je peins, mon corps et ma pensée collaborent pour matérialiser ma vision. Quand je peins, c’est exercer des choix afin de ne pas se perdre ; quand je peins, c’est exprimer une énergie qui nourrit la vie ; quand je peins, c’est le besoin de créer un équilibre fragile comme celui de la vie et, pour garder cet équilibre, je peins une tasse, je peins un corps, je peins un paysage…