ENTRE ICI ET LA

Galerie du Haut-Pavé

Les thèmes chers à Longjun Zhang sont les paysages, les objets du quotidien, les hommes…

Un homme est affalé dans un fauteuil, deux autres se mettent nus, un autre est assis face à nous prenant appui sur ses coudes, d’autres s’étreignent. L’homme marque là le point de tangence du vide et de la stabilité. Leur irréciprocité sauf un couple qui s’enlace est génératrice d’interrogation presque de mystère. Que font ils ? Ils semblent évoluer sans nous remarquer, presque dans un vide marqué par la couleur ou plutôt la non-couleur – le noir, le gris, le blanc –  qui permettent l’approfondissement du sujet sur la toile, même si le noir a la propriété d’en aggraver les formes. Les toiles se cherchent dans la confrontation de ces corps, dans le débat entre les diverses inhibitions et censures que l’homme s’attribue à lui même. Des figures pourtant désirantes faites souvent à partir de photos prises sur internet.

Les paysages sont plus apaisés. À la première lecture, ces déserts où toute présence humaine est effacée jettent le trouble tant l’image picturale, par une puissance qui frappe le regard, garde ses distances avec un regardeur possible. Les couleurs souvent presque sourdes réagissent à l’intérieur de leur propre lumière aux limites d’un silence et d’un calme apaisant. L’usage de la brosse et de pinceaux de différentes tailles permet à la peinture de se déployer et de faire surgir des transparences et une cosmogonie écrite dans les ombres et les lumières.

À ses deux séries bien identifiées, s’ajoutent des toiles de petit format sur la thématique de la main. Dotées d’une grande puissance suggestive, elles traduisent l’expression des sentiments et de la pensée, rappelant que dans la pratique de la peinture occidentale et de la calligraphie chinoise que Longjun connaît bien, la main qui tient le pinceau est une mémoire sans paroles, une mémoire d’expérience, faite de transmission, et fondée sur une accumulation d’apprentissages et d’oublis.

Il ne faudrait pas croire que la peinture de Longjun Zhang n’est faite que d’ombres et de violence. À y regarder de plus près, le peintre fait surgir des formes où la charge émotionnelle est tellement forte qu’elle peut sembler parfois assourdissante. Elle est en tous cas éclairée par une pensée très pure et forte qui s’immerge dans les formes peintes. Ses toiles peuvent évoquer Munch, Goya, Manet, plus récemment Joan Mitchell ou Marlène Dumas que Longjun Zhang aime à citer comme ses maîtres mais elles ne répètent jamais aucun modèle. Ses tableaux nous happent et nous nous laissons baigner par cette peinture majestueusement déployée où il nous incite à entrer.

 

Françoise Docquiert

JAMAIS VRAIMENT ICI

Les différentes séries de peintures de Longjun Zhang – paysages, objets communs ou figures – partagent un point commun, une « proximité distante ». Chaque peinture convoque l'intimité et  simultanément ménage une distance maitrisée. Comme si la figure ou l'objet représentés affirmaient leur présence dans un double jeu : une exigence de dévoilement et une retenue pudique. C'est principalement dans les figures, que les gestes rapidement brossés, loin d'une figuration minutieuse, appellent ce jeu d'une affirmation de ce qui est donné à voir et d'un retrait silencieux de la figure.

 

L'oscillation, qui construit ces tableaux, est plus particulièrement visible dans la peinture intitulée, Jamais vraiment ici : figure masculine nue qui s'offre résolument au regard sans indécence et qui renvoie à ce regard une sorte d'indifférence. « Je suis là », semble dire ce nu, « peut-être objet de désir… mais je vous échappe, car je suis là pour moi-même ». Les peintures de Longjun Zhang dressent ainsi les figures d'une présence, où se mêlent une sensualité discrète mais assumée et une pudeur, qui finalement renforce cette sensualité.

 

Corps masculins, plus ou moins dénudés, endormis ou en pause, ou encore pissants, ils sont tous saisis dans des gestes ordinaires. Ils affirment sans cérémonie l'évidence d'un vécu quotidien. Cette banalité des attitudes prend à rebours les représentations gays qui le plus souvent ont été illustrées par la transgression ou par des parades kitsch. À ce titre, les figures de pisseurs interrogent ce retournement. Si les figures pissantes telles que les a analysées dans une histoire au long cours Jean-Claude Lebensztejn[1], évoquaient une ambivalence entre innocence et indécence, elles sont devenues pour le siècle dernier des figures provocatrices. Mais dans les peintures de Longjun Zhang, on ne rencontre ni provocation, ni pornographie - pas plus qu'une peinture qui s'évapore, qui ne nomme pas, ou se pare d'un sentimentalisme onirique. Au contraire, ces peintures évoquent la cohabitation évidente de la vie quotidienne et des émois domestiques, et établissent cette proximité distante qui lance et relance le désir, tout en le maintenant en suspension.

[1] Jean-Claude Lebensztejn, Figures pissantes, 1280-2014, Paris Éditions Macula, 2016.

Antoine Perrot